Lorsque certains événements renversent nos certitudes et notre vision du monde, on ne peut plus faire semblant de les ignorer. Par-delà le choc et l’émotion, ce qui se joue actuellement avec les États-Unis de l’administration Trump questionne profondément ce qui est désormais au cœur de nos vies : l’usage du numérique dans son ensemble. Ce basculement remet en cause les choix industriels, et forcément politiques, à l’échelle du pays et de l’Europe, mais aussi nos propres habitudes, tant privées que professionnelles. Qu’on le veuille ou non, ces questions s’imposent désormais sur tous nos écrans.
Sans entrer dans un débat partisan, il y a de quoi s’indigner face aux événements qui se sont produits ces dernières semaines aux États-Unis : traques et arrestations brutales, y compris d’enfants, par la police de l’immigration, manifestants assassinés par une néo-milice masquée à qui l’on a donné les pleins pouvoirs et l’immunité, tandis que les victimes sont elles-mêmes accusées de terrorisme avant même le début d’une enquête qui semble déjà entravée.
On peut aussi être effaré par l’utilisation de mèmes modifiés par IA pour déformer les faits et la publication d’images racistes générées : c’est-à-dire des mensonges et des manipulations assumés par un gouvernement censé représenter l’ordre, la justice et la cohésion sociale.
Sur la scène internationale, la situation est tout aussi alarmante. Trump a menacé d’annexer par la force le Groenland, voire le Canada, traitant au passage les pays d’Europe comme de simples vassaux, tout juste bons à obéir et à être les consommateurs silencieux des produits et services américains. Entre tentatives de coercition et menaces douanières, c’est à se demander si nous sommes encore alliés, au sens géopolitique du terme…
L’Amérique a changé de visage et c’est l’un de ses quotidiens majeurs qui en fait le meilleur constat : Yes, this is fascism by Jonathan Rauch The Atlantic 25 janvier 2026
Qu’il semblait doux, le temps où nous, « gentils Européens », vivions la mondialisation heureuse avec nos sympathiques amis d’outre-Atlantique.
Le réveil est brutal pour ceux qui, comme moi, ont été biberonnés à la culture américaine depuis leur plus tendre enfance. Cette culture nous a littéralement enveloppés : arts, cinéma, télévision, tech, mode, musique, littérature et même nourriture (je m’abstiendrai d’utiliser le mot gastronomie).
Face à une telle porosité, on en viendrait presque à se croire sois même un peu Yankee…
( hé bien non ! )
Et pour ce qui concerne le numérique, force est de constater que l’emprise de nos amis américains s’est transformée en une dépendance totale — qu’il s’agisse d’Internet, des réseaux sociaux, des services ou du matériel.
J’en vois d’ici beaucoup ricaner à pleines dents : « On le savait », « on vous l’avait bien dit », etc.
( Certains estiment même que Trump n’est que la version brutale de l’American Power, qu’Obama a exercé de façon plus… policée ? )
Ok oui… pour ma part, j’avoue que mon dernier moment de rébellion vis-à-vis de la bannière étoilée, post-invasion de l’Irak en 2003, remonte à l’affaire Snowden et aux révélations sur PRISM en 2013 (ce qui m’avait tout de même poussé à quitter Gmail).
Depuis, il est vrai, j’étais complètement endormi, voire hypnotisé et vampirisé.
Depuis ces 15 dernières années, j’ai comme tout le monde embrassé pleinement le beau et formidable monde de l’Internet et du numérique 2.0.
Galvanisé et dépassé par le rythme technologique, les prouesses et le confort des Macs, iPhones, iPads, Windows, Google, Facebook, Twitter X, Amazon, Gmail, Vimeo, Dropbox, Instagram, Snapchat, Netflix, Disney, HBO, Adobe, Tumblr, HP, Dell, auxquels je pourrais maintenant ajouter ChatGPT, Gemini, Perplexity, Claude etc.
Et pour ce qui est du matériel, faites l’expérience : entrez dans une enseigne grand public quelconque et essayez de trouver un ordinateur portable, un PC de bureau, un smartphone français, ou à défaut européen.
Cherchez bien.
Mis à part Fairphone, ou quelques intégrateurs PC, les Américains, les Chinois et les Coréens dominent implacablement les rayons. Et tout cela ne date pas d’hier : cela fait bien longtemps que nous sommes sortis de la course.
Une vieille histoire
Qui se souvient de la France des années 80 et de ses prouesses industrielles et technologiques ?
Le Minitel, les micro-ordinateurs Thomson MO5 et TO7…

Certes, ce n’étaient pas les machines les plus pointues de leur époque, mais elles avaient le mérite d’exister et de très bien fonctionner. Bien avant l’avènement d’internet, la France communiquait déjà sur son propre réseau télématique et ses propres terminaux.
Les collégiens, eux, s’initiaient à l’informatique grâce au plan « Informatique pour tous » et aux ordinateurs Thomson présents dans tous les établissements du pays. Franchement, bravo : c’était un plan ambitieux et réussi… mais complètement abandonné dès la fin de la décennie.
Interview de Michel Leduc, le créateur des ordinateurs MO/TO chez Generation Micro
Avec le recul, je me suis souvent demandé pourquoi les industriels français avaient si « facilement » renoncé. Si seulement ils s’étaient donné la peine de regarder ce qui marchait vraiment à l’époque : Amstrad CPC, Atari, Amiga… L’italien Olivetti a d’ailleurs mieux résisté avec ses PC jusqu’à la fin des années 90. ( La chute d’Olivetti – Exploration d’une usine informatique abandonnée )
C’est bien dommage, surtout quand on connaît aujourd’hui le parcours d’Apple et son incroyable succès, alors qu’elle-même a frôlé la banqueroute…
Mais au fond, ce n’est pas qu’une simple histoire de chance ou de résilience. Thomson s’est retiré du marché informatique faute d’innovation continue, de vision industrielle à long terme et d’un soutien étatique suffisant pour rivaliser à l’international. Un investissement ciblé dans la R&D et une stratégie d’exportation agressive, comme pour ARM au Royaume-Uni, auraient pu en faire un acteur clé de la souveraineté numérique européenne.
À l’opposé, les États-Unis ont tout de suite saisi l’enjeu vital et stratégique du numérique. Toutes les grosses entreprises américaines — d’Apple à Microsoft en passant par Google — ont bénéficié d’une aide massive via des financements publics (DARPA, marchés publics, crédits d’impôt) et d’un écosystème favorable.
Chez nous, on a hésité, pour des raisons idéologiques bidon de libre concurrence, à financer les start-ups et les entreprises qui auraient pu construire l’hégémonie numérique du pays.
Résultat : on a laissé filer pendant 40 ans.
Et ce renoncement, nous y avons tous pris part.
Nous avons privilégié le confort de produits certes géniaux et ergonomiques, mais dont nous n’avons absolument aucune maîtrise.
Mais où est donc passée notre indépendance numérique ?
Une petite histoire illustre bien mon propos : pas plus tard qu’hier, j’ai constaté que la mairie de mon petit village des Bouches-du-Rhône utilisait une adresse Gmail pour échanger des documents administratifs avec ses administrés !
Et combien d’administrations utilisent encore des solutions Microsoft au niveau européen ?
“73 à 80 % des logiciels de productivité utilisés par le secteur public européen, ( services administratifs, hôpitaux et collectivités) sont des solutions Microsoft, selon le rapport “Quantifying EU Public Sector Dependence on Productivity Software” (juillet 2025).”
Le Chat
Mais à quoi bon s’offusquer, au fond, quand on sait que plus de 50 % de la population française utilise Gmail, tandis que le reste se partage entre Outlook, Yahoo et Apple… Alors que tous les services de l’État et les entreprises imposent le numérique, c’est en fait le fonctionnement du pays qui est entre les mains des GAFAM. Ça laisse rêveur…
Ça va même encore plus loin : nos systèmes de paiement sont sous contrôle outre-Atlantique, comme l’alerte la députée Aurore Lalucq. Le réseau français “CB” nous protège encore un peu, mais Visa et Mastercard sont américains. Si demain nous nous fâchons vraiment avec Donald Trump, nous pouvons tout à fait nous faire totalement “blackouter” numériquement : plus d’internet, plus de réseaux sociaux mais aussi blocage des achats en ligne, des paiements mobiles et des transactions internationales. Le cas récent des juges de la CPI, réduits à payer en espèces, prouve que ce chantage n’est plus une fiction.
J’espère que ces quelques éléments répondent à ceux qui demandent encore :
“Mais qu’est-ce que ça peut faire que tous nos services soient américains ?”
Aujourd’hui, l’Union européenne commence enfin à corriger le tir ( règlement sur les semi-conducteurs, RGPD, DMA ) et la France réagit avec plusieurs initiatives, comme “La Suite numérique” ( réservée hélas aux seuls agents publics pour le moment. Pourquoi ? ), mais le retard reste considérable…
Le sujet est d’ampleur, et je ne fais qu’effleurer la surface. Et d’ailleurs, sous la surface, il y a les câbles sous-marins qui transportent nos données, dont je n’ai même pas parlé… Il y a tant, trop à dire. Je donne plus de liens en fin d’article, pour ceux que ça intéresse.
Au-delà de ces enjeux globaux, si je pointe les manquements de l’État et des industriels, je suis convaincu qu’une part du problème, et donc de la solution, incombe aussi aux utilisateurs.
Tous, à notre niveau, nous avons un rôle à jouer. C’est ce volet plus personnel, et les changements concrets que j’ai décidé d’entreprendre, que je vous partagerai dans un prochain article.
Quelques liens
Ma playlist YouTube de vidéos sur la souveraineté numérique
Articles
Derrière le brouillard de la souveraineté numérique, l’urgence d’une autonomie stratégique / Next
Vous ne voulez plus acheter américain ? les bonnes alternatives européennes / Les Numériques
Face à la menace Donald Trump, le réveil des pays européens ? / France 24
Les citoyens européens pris au piège des Big Tech américaines ? / France 24
Livre
Géopolitique du numérique : l’impérialisme à pas de Géants / Ophelie Coelho
Comment les hippies, Dieu et la science ont inventé Internet / Gilles Babinet
De mémoire vive / Philippe Dewost
Autres
